Impuissance… éditorial par Jacques Stein- Trimestriel 4-2016

IMPUISSANCE …

Jacques STEIN

 

Sentiment lié au « manque de moyens suffisants pour faire quelque chose ».

Impuissance devant la tendance des citoyens, frustrés et déçus de tout, de porter au pouvoir les idéologies totalitaires.

Impuissance face à la violence des décisions politiques lorsque des intérêts économiques et financiers sont en jeu.

Impuissance face à l’absence de décisions politiques ou aux atermoiements lorsque des intérêts économiques et financiers ne sont pas en jeu.

Impuissance devant la mollesse des décisions politiques lorsqu’il s’agit de la crise environnementale, tout particulièrement vis-à-vis de la Conservation de la Nature.

Impuissance devant les discours à deux faces et les décisions schizophrènes.

Certes, les décideurs sont parfois eux-mêmes impuissants à avancer, notamment lorsqu’ils font partie d’Exécutifs collégiaux dans lesquels figurent « plus forts » qu’eux.

En matière de Biodiversité, qui est un peu l’ADN du Genévrier, le récent Rapport Planète Vivante du WWF (27 octobre 2016) constate que si la tendance actuelle se poursuit, la biodiversité mondiale connaîtra en 2020 un déclin de 67 % depuis 1970. Le rapport met en évidence les pressions sans précédent qu’exerce l’homme sur la planète. Les populations mondiales de poissons, d’oiseaux, de mammifères, d’amphibiens et de reptiles ont chuté de 58 % entre 1970 et 2012. Nous entrons potentiellement dans la 6e extinction de masse[1].

La situation empire également du côté des insectes, particulièrement des pollinisateurs dont la situation ne cesse de s’aggraver… : maladies contagieuses, parasites, produits toxiques, prédateurs exotiques envahissants, … Non seulement l’abeille domestique est atteinte, mais aussi les 1884 espèces d’abeilles sauvages recensées en Europe, et tous les autres pollinisateurs. Pour rappel, 80% des cultures et les plantes sauvages sont directement concernés.

La sonnette d’alarme est tirée depuis 1992 (Sommet de la Terre à RIO), soit depuis bientôt 35 ans…, mais les chiffres se précisent et ils ne vont pas dans le sens d’une amélioration de la situation.

Il en va de même pour le climat, dont les modifications affectent considérablement la Biodiversité, ainsi que l’ont montré les exposés du Séminaire annuel 2016 du Genévrier. L’air n’a jamais été aussi pollué par le dioxyde de carbone (CO2), principal gaz à effet de serre, qu’en 2015, avec une teneur moyenne dans l’atmosphère de 400 parties par million (ppm), un seuil record symbolique, selon l’Organisation météorologique mondiale (OMM)[2]. Et qui risque de se reproduire durant les années à venir.

Sans parler de la surexploitation des ressources naturelles, de la poussée des espèces exotiques envahissantes, de la minéralisation accrue des espaces ruraux, …

Les pistes d’action sont toutefois connues et bien balisées pour, sinon résoudre, du moins atténuer ces problèmes. Mais encore faut-il, pour y arriver, prendre des décisions efficientes assorties de moyens suffisants (disponibles par ailleurs quand on considère les moyens mégalos mis à disposition des avions de chasse, des bateaux de guerre, des gares et autres infrastructures de prestige).

Donc si des décisions ont antérieurement été prises, il faut bien constater qu’elles sont loin d’avoir obtenu des résultats efficaces. Non seulement les tendances ne sont pas renversées, mais elles ne sont même pas stabilisées.

Et pour l’avenir… ? C’est une véritable révolution, notamment des priorités et des mentalités, qu’il faudrait.

En juin dernier, Le VIF[3] publiait une carte blanche signée par de jeunes militants écologistes et intitulée : « Dix idées écologistes pour révolutionner le 21e siècle ».

Hélas, même là, les termes Biodiversité et Climat n’apparaissent pas.

La révolution se fera donc peut-être sans l’homme [4]

Et plus près de nous ? Concrètement.

Les naturalistes et les scientifiques pensaient que certains territoires, soustraits par la force des choses aux circuits économiques de rentabilité, pourraient être dédicacés à la Biodiversité : bords de voirie, de cours d’eau, de voies ferrées, espaces « inutiles » dans les nœuds autoroutiers, sous les lignes et pylônes à haute tension, … (soit plus de 20.000 hectares de talus et accotements). Et de l’argent a même été « investi » dans des études sur la question. On retiendra particulièrement les travaux menés sous la houlette de Martin TANGHE, Sandrine GODEFROID et Monique Van Craenenbroeck de l’ULB sur la végétation herbacée des bords de route[5]. Mais le Centre de Documentation du Genévrier compte, dans ses rayons, non moins de 90 références sur la Biodiversité des bords de voirie, terrestres ou non : faune, flore, fonctions écologiques, … Une étude commandée par le MET (aujourd’hui DG opérationnelle Routes et Bâtiments) au début des années 2000 visait même explicitement : « L’établissement des bases écologiques de la gestion technico-économique des espaces verts herbacés et boisés le long des autoroutes de la Région wallonne – Autoroutes E19, E25 et E42 » …

Sans parler de l’opération relative à la fauche tardive des bords de routes par les communes wallonnes (depuis 1995)[6] et dont le suivi constate l’étonnante Biodiversité qui s’y réfugie (voir notamment la Feuille de Contact 3/2016 du Genévrier).

A la suite de ces études et observations, la fauche intensive et coûteuse pratiquée durant des décennies, plusieurs fois par an, a été progressivement orientée vers une fauche plus raisonnée, plus « douce », plus tardive, moins couteuse, … afin notamment de laisser une plus grande place à la Biodiversité. Certains gestionnaires s’y mettant évidemment (beaucoup) plus rapidement que d’autres !

Mais au-delà de la fonction avérée d’accueil des espèces animales et végétales, il y a bien d’autres fonctions utiles reconnues aux bords de voirie herbacés ou boisés :

  • protection contre l’érosion
  • écoulement et épuration de l’eau de ruissellement
  • ralentissement du vent
  • barrière anti-bruit
  • barrière anti-particules
  • espace refuge pour des espèces chassées de leur lieu de prédilection
  • réservoir génétique
  • abris pour des animaux capables de réguler des populations d’insectes ravageurs des cultures voisines et de contribuer à maintenir ainsi des équilibres biologiques
  • zone de transition et effet de lisière
  • zone de production (petits fruits sauvages, champignons…)
  • et, last but not least, zones de liaison du réseau écologique, de la trame ou de l’infrastructure verte…

Alors, comment ne pas assister « impuissant », stupéfié et sans comprendre, à la mise à sac actuelle, méthodique, systématique, et sans justification crédible, des boisements sur des dizaines de kilomètres de voiries le long de nos autoroutes, de nos routes, de nos cours d’eau, de nos voies ferrées, … Eradication destinée à remplir d’énormes conteneurs de copeaux, traitement particulièrement avilissant, et polluant, du bois.

Saccage organisé par conséquent d’une bonne partie du réseau écologique wallon, niant, qui plus est, l’ensemble des autres fonctions évoquées plus haut. Et en dépit des efforts positifs consentis depuis près de 20 ans sur la question.

Et en totale contradiction avec ce qu’espéraient, il y a 10-15 ans d’ici, les naturalistes et les scientifiques.

Impuissance de la naïveté devant la réalité…

Et cependant, la dernière invention wallonne, dont on entend en général parler le 22 mai à l’occasion de la Journée Internationale de la Diversité Biologique, et intitulée « Réseau Wallonie Nature », compte un chapitre (Section 1.S.) intitulé : « Biodiversité et Travaux publics » (sic), localisé entre les pages 178 et 192.

Plusieurs actions y sont prévues :

  • valoriser le potentiel écologique des propriétés publiques régionales
  • développer le potentiel d’accueil pour la faune dans les infrastructures régionales (auto)routières
  • mettre en place une gestion des bords de routes régionales et des autoroutes favorable à la Nature
  • mettre en place une gestion différenciée dans les Ports autonomes
  • mettre en place une gestion des bords des voies hydrauliques régionales favorable à la Nature
  • développer le potentiel d’accueil pour la faune dans les infrastructures des voies navigables.

On suppose aisément que les bonnes intentions ainsi affichées sont pour dans 15 à 20 ans, lorsque tout ce qui a été coupé aura repoussé…

Et en effet, le document téléchargeable sur le « Réseau Wallonie Nature », censé contenir 230 pages, s’arrête sans explication à la page 153, soit 25 pages trop tôt pour le chapitre qui nous intéresse !

Ceci explique vraisemblablement cela…

 

 

 

 

 

 

 

[1]https://wwf.be/assets/Uploads/PDF/Living-planet-report/LPR-2016-summary-FR-DEF.pdf

[2] En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/climat/article/2016/10/24/la-teneur-moyenne-de-co2-a-franchi-un-record-symbolique-en-2015_5019243_1652612.html#0857CwFiIK9iCZKq.99

[3] http://www.levif.be/actualite/belgique/dix-idees-ecologistes-pour-revolutionner-le-21e-siecle/article-opinion-512267.html

[4] JORION Paul, 2016 – « Le dernier qui s’en va éteint la lumière – Essai sur l’extinction de l’Humanité ». Ed Fayard, 282 p.

[5] Notamment : TANGHE, M., GODEFROID, S., VAN CRAENENBROECK, M., 2005 – « Flore et végétation des bords de routes en Wallonie. Bords de routes fleuris, refuges de biodiversité ». Ministère de la Région Wallonne. D.G.R.N.E, Travaux n° 28.

[6] http://www.gestiondifferenciee.be/files/Fiches/Fiche-Bords_de_routes.pdf