Où va-t-on? Éditorial par Jacques Stein Trimestriel 2-2017

 

Où va-t-on ?

Jacques STEIN

 

Certaines initiatives du début de l’année ont engendré une telle levée de boucliers, voire un tel tollé, que certaines d’entre elles ont été gelées ou retirées. L’initiative de ces projets revient à nos élus… :

  • le projet de vente d’une partie des forêts domaniales wallonnes, indivises ou non, et de certaines maisons forestières devenues trop coûteuses à entretenir (« gelé », mais en cours),
  • le projet de modification de la Loi sur la Conservation de la Nature dans le sens d’une plus grande facilité de dérogation (en cours et déjà passé au Conseil Supérieur Wallon de la Conservation de la Nature),
  • et la proposition de réinstaurer la tenderie dans un souci notamment d’éducation à la nature (sic !) basée sur une transmission familiale du « savoir-capturer » des oiseaux auxquels on ne laisse aucune chance et qui sont tellement plus faciles à observer derrière les barreaux d’une volière (très vite retirée).

Par ailleurs, 2 « grands » projets, dont l’initiative est privée, défraient plus ou moins régulièrement la chronique… et les réseaux sociaux : Nassonia (à Nassogne) et La Petite Merveille (à Durbuy), garantis par les millions, voire les milliards, de leurs initiateurs.

Certes, si ces deux derniers projets sont « de cœur », ils sont toutefois de nature très différente, voire diamétralement opposés.

A Durbuy, le projet (350 ha), mâtiné d’une débauche de superlatifs, consiste à privatiser un maximum de terrains et de bâtiments pour installer un grand Luna Park, « plus grand que Disneyland Paris », avec à la clé : activités à sensations fortes dans « la nature, l’aventure et l’authenticité », y compris nature indoor, hôtel de luxe, camping de luxe, etc., … De quoi faire de la plus petite ville du monde, la ville « la plus amusante du monde » ! On y retrouve notamment le domaine de Hottemme, et particulièrement ses forêts, jusque-là espace vert public propriété de la Wallonie…

A Nassogne, moins « bruyamment », on imagine pour 1500 ha de forêts une gestion différente, meilleure pour la Biodiversité, innovante, une gestion en commun, sans appropriation autre qu’un bail emphytéotique de 99 ans avec le propriétaire communal et en intégrant les multiples fonctions et rôles de la forêt… On reste toutefois dans les intentions. Rien de concret hormis les discours, voire les longs monologues…

Durbuy est un projet individuel, entièrement financé ; Nassogne veut être un projet commun, dans lequel chaque « partenaire » y va de son écot.

La gestion en commun du vivant n’est toutefois pas à proprement parlé innovante. Cela fait plusieurs décennies déjà que le concept a été théorisé, particulièrement au sein de l’Unité GVSP (Gestion du Vivant et Stratégies Patrimoniales) de « Agro-Paris-Tech » (anciennement Institut Agronomique Paris-Grignon), et appliqué par son auteur, le professeur Henry OLLAGNON. En réalité, l’innovation consisterait surtout ici à mettre ce système effectivement en œuvre. Ce qui n’est pas le cas en l’occurrence puisqu’il aurait fallu alors mener un « audit patrimonial » bien en amont des annonces faites dans la presse. Avec pour preuve, si besoin en était, les questions et les oppositions actuelles au projet.

Une démarche plus efficiente eût donc été d’écouter en tout premier lieu, un par un, l’ensemble des acteurs-utilisateurs gravitant autour de la forêt, y compris le « simple » citoyen promeneur, avant toute médiatisation. Elle aurait permis du même coup de bien identifier les problèmes, de poser un diagnostic objectif de la situation actuelle et des actions déjà engagées, d’élaborer et de comparer tous les scénarios prospectifs, puis enfin de formuler des propositions d’actions bien concrètes à mettre en œuvre consensuellement par l’ensemble des acteurs-utilisateurs de la forêt. Cette démarche aurait également permis, in fine, d’imaginer la meilleure structure à mettre en place pour que tout cela fonctionne. On est manifestement loin du compte aujourd’hui.

Au-delà de ces différents projets, un autre événement a occupé la Une à la mi-février. Il s’agit du « Rallye de légende » (Legend Boucles®) qui a soulevé la contestation en passant par la Forêt domaniale d’Herbeumont (en Natura 2000) et par bien d’autres endroits, notamment des sites classés.

On mentionnera encore, non loin de Ferrières, la tentative de rachat par un propriétaire forestier privé de chemins publics (Manhay), qui mobilise sur place (et ailleurs) de nombreux citoyens.

Enfin, signe annonciateur du retour du printemps depuis quelques années, la mise à sac des bords d’autoroute a repris. Non seulement on coupe tout mais on passe ensuite avec une déchiqueteuse sur le paysage lunaire restant afin d’éliminer vraiment bien tout ce qui dépasse et de détruire tout ce qui avait jusque-là échappé aux machines : la flore et la faune du sol, notamment. Pas de quartier !

On connaît pourtant le profond attachement de l’homme à la forêt et aux arbres en général. Sources de symboles et d’émotions, ils constituent un sujet sensible, voire tabou, dans la représentation sociale dominante. Mais quand le tiroir-caisse tinte, rien n’y fait…

Quoi qu’il en soit, tous ces événements, qu’ils relèvent d’une initiative publique ou privée, ont au moins trois points communs.

En premier lieu, à qui profite la mesure ? Manifestement pas à la Biodiversité ni à l’ensemble des citoyens…

En deuxième lieu, les citoyens n’ont pas été impliqués dans ces projets qui relèvent soit d’une approche individuelle (Durbuy), soit d’une approche collective (= un qui décide et les autres qui suivent). La seule évocation d’une approche en « commun » (= là où tous les acteurs-utilisateurs devrait agir « comme-un »), mais qui n’a pas été concrétisée à ce jour, étant le projet de Nassogne.

Et en troisième lieu, on prétend y rechercher un subtil équilibre entre d’un côté, la nécessité de protéger la Nature et de l’autre, le développement de l’une ou l’autre activité économique, généralement perturbatrice par ailleurs … Sauf que le plateau économique de la balance est, à chaque fois, considérablement plus large que celui de la Nature. Preuve si nécessaire que l’oxymore « Développement Durable » penche quasi toujours du même côté…

Et en définitive ! N’a-t-on pas tout simplement là devant les yeux un rétropédalage considérable, devenant malheureusement habituel, dans la manière dont les gestionnaires publics gèrent des enjeux qui, quoique vitaux, leur semblent inutiles et marginaux tant qu’ils ne les ont pas vendus ou autrement « valorisés » financièrement ? En l’occurrence ici : la Nature… Cependant, on le sait, il est dangereux d’avancer à reculons ! Il suffit d’un caillou qui dépasse et on se retrouve les quatre fers en l’air…

Pour faire référence à l’intitulé de départ, on voit donc très bien vers où on va, du moins si on persiste dans cette voie.

Nous sommes en effet largement surinformés sur les conséquences quant à notre inconfort futur, des changements du climat, de l’extinction de la Biodiversité, de l’urbanisation à tort et à travers, de la surexploitation des ressources, de la pollution, des espèces envahissantes, …

Et après ? Qu’en résulte-t-il ?

« Qu’il faut évidemment passer à l’action ! ». Certes ! Mais à condition qu’il s’agisse d’une « action » en profondeur, anticipée, réfléchie et efficiente, plutôt que d’une « réaction » épidermique, sans beaucoup de lendemain.

Mais quelle action ?

Parmi les actions en profondeur, on retiendra en tout premier lieu celles qui consistent à faire évoluer les mentalités dans un sens plus « rentable » pour l’environnement et la Biodiversité. Elles relèvent de l’éducation au sens large et pourrait toucher un large public scolarisé ou non. Matière difficile à traiter par une petite ASBL locale… Une animation de temps à autre peut certes contribuer, mais c’est insuffisant. Les programmes scolaires doivent évoluer en ce sens et intégrer cette approche qui compte pour l’avenir.

La politique de création d’aires protégées, et les actions de gestion qui s’y déroulent, constituent un classique, qui reste indispensable, de la Conservation de la Nature en Wallonie. On sait toutefois qu’une stratégie en profondeur de la Biodiversité nécessite de considérer ces ilots de Nature comme des relais au sein d’un paysage plus vaste, agricole, urbain ou forestier. Et qu’il faut également prendre des mesures au sein de ces secteurs : réduction des intrants chimiques, renaturation des cours d’eau, promotion des mesures agro-environnementales favorables à la Biodiversité, espaces verts urbains « zéro pesticides », déminéralisation des espaces bétonnés, adoption d’une sylviculture plus proche de l’évolution naturelle des forêts, respect des arbres, réserves intégrales en forêt, … Quelques projets en ce sens ont déjà cours en Wallonie, mais cela reste encore très marginal. Le tout doit en outre être intégré au cœur d’un Réseau Écologique digne de ce nom. Et là : on est encore très loin du compte. Mais le PCDN de Ferrières, pour prendre un exemple au hasard, dispose de toutes les données nécessaires pour avancer dans ce sens au niveau local et notamment d’une carte du réseau écologique.

Une autre action efficiente consiste à évaluer et à monitorer au plus près les Services Écosystémiques (en résumé, les processus mis au point par la Biodiversité pour nous permettre de subsister au jour le jour…). D’aucuns pensent que cette approche est susceptible de responsabiliser à nouveau les citoyens (tous les citoyens) vis-à-vis de la Biodiversité, dans la mesure où c’est le quotidien de l’Homme qui est en jeu.

Donc, des actions oui ! Mais alors avec quels « acteurs » ?

Les décideurs ont choisi leur plateau de la balance… Restent les citoyens.

Il y en a plusieurs catégories :

  • les citoyens déjà impliqués, les naturalistes, les scientifiques, les Éco-conseillers, parfois passionnés, parfois « ultra », parfois trop « réactifs »
  • les citoyens dont les besoins sont satisfaits et qui regardent la Nature comme une détente plutôt que comme un problème
  • les citoyens qui cherchent à rencontrer leurs besoins vitaux au jour le jour et qui ont autre chose à penser
  • les citoyens qui, quoi qu’il arrive, n’en ont rien à cirer
  • les citoyens qui sont dans le déni, qui refusent les réalités environnementales
  • les technophiles qui pensent qu’on peut laisser disparaître les abeilles puisqu’on a inventé un drone pollinisateur
  • et enfin tous ceux qui ne relèvent d’aucune des catégories ci-dessus.

Tous ces citoyens font donc aussi, à priori, partie intégrante du public cible du Genévrier. Et accroissent d’autant la diversité des opinions et des visions sur la Nature et la Biodiversité.

Mais il faudrait un peu plus de participation, de co-conception, de retour sur les activités, d’implication… : le nombre de participants aux activités diminue, l’appel à des candidats-administrateurs pour gérer l’ASBL, l’améliorer, proposer les activités originales qu’on reproche parfois au Conseil d’Administration actuel de ne pas organiser, n’a même pas recueilli ne serait-ce qu’une intention, …

Sans doute faut-il voir dans ce désintérêt manifeste pour la Biodiversité d’une grande partie de nos publics cibles, une certaine méconnaissance de l’acuité de la réalité.

Le Genévrier continuera donc au moins d’informer … qui veut l’entendre ! En poursuivant ses balades commentées, ses articles dans la Feuille de Contact trimestrielle, ses séminaires, son site Web, sa page Facebook.

En informant sur les relations entre l’homme et la Nature, mais aussi sur les relations entre l’homme et l’homme vis-à-vis de la Nature et encore sur les relations entre la Nature et la Nature.

Dans ce but, et à l’occasion de son 35ème anniversaire, Le Genévrier a tenté d’incarner une autre approche en organisant son premier « Café (Débat) Biodiversité ».

Il a eu lieu à Xhoris le 05 mai dernier et on vous en reparlera.